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mardi, mai 8 2012

« Avengers »

Ecouter aussi ma chronique dans l'émission radio « Supplément Week-End » du samedi 5 Mai 2012.

Un film de Joss Whedon, avec Robert Downey Jr., Mark Ruffalo, Chris Evans, Chris Hemsworth, Scarlett Johansson, Jeremy Renner, Samuel L. Jackson, Tom Hiddleston, Stellan Skarsgard, Gwyneth Paltrow, Harry Dean Stanton.

Loki, le dieu nordique du mensonge et de la discorde, s'empare d'un cube cosmique détenu par le SHIELD de Nick Fury, afin d'offrir la le monde à une puissance obscure. Cela tombe bien, Fury profite de l'occasion pour monter l'équipe des vengeurs, composée de Iron Man, Captain America, Hulk, Thor, la Veuve Noire et Oeil de Faucon.

Ces super-héros ne seront pas de trop pour lutter contre la menace extra-terrestre, enfin... faudra qu'ils réussissent à s'entendre avant.

Le mastodonte est donc sorti sur grand écran, au terme d'une grosse campagne initiée par le producteur Kevin Feige, depuis 2008 avec le premier « Iron Man » de Jon Favreau. Une campagne qui a tout de même connu quelques couacs sur le plan de la cohérence (les deux « Hulk » qui n'ont jamais pu cohabiter avec les autres films, ou ce choix loufoque de caster l'acteur Chris Evans, interprète de La Torche des « 4 Fantastiques » et de « Captain America »).

« Avengers » constitue désormais une référence dans le cercle fermé des films choraux de super-héros (eh oui, n'en déplaise à certains, il en existe déjà quelques-uns), qui compte également dans ses rangs les trois « X-Men », le surprenant « Mystery Men », « Les Indestructibles » des studios Pixar, et le naze « Les 4 Fantastiques ». Allez, en cherchant bien, on peut aussi nommer les « Star Wars » de la nouvelle trilogie et le dernier « Harry Potter », mais on s'éloigne, on s'éloigne.

Joss Whedon nous concocte donc un cocktail de pas moins de 8 personnages principaux, donc 8 trames à développer : un chiffre record, même si, nous y reviendrons, certains personnages sont plus développés que d'autres. Habitué aux scénarios mettant en scène des groupes (« Buffy », « Firefly »), le réalisateur avait déjà préparé le terrain pour cette chorale, en apposant sa patte sur le casting de certaines productions précédentes (« Thor », « Captain America »).

Sur le plan du spectaculaire, « Avengers » est pour l'instant la quintessence du film de super-héros. La maxime "on en a pour son argent" ne s'est jamais autant appliquée que sur ce film, la production nous assènant un très efficace : "Vous vous faisiez une idée en lisant les comics ? On l'a transposé en live !" Même si le long-métrage de Bryan Singer comporte d'autres qualités, c'est sur ce plan que « X-Men 2 » pêchait : nous n'avons jamais vraiment retrouvé le Wolverine sauvage et enragé des comics, alors qu'il est ici difficile de plus "hulkiser" notre géant vert préféré.

Nous regretterons cependant quelques longueurs (la laborieuse exposition sur le porte-avion) inhérentes aux premiers épisodes de franchises (souvenons-nous de la visite interminable de l'institut Xavier), ainsi que quelques lourdeurs et raccourcis scénaristiques (très drôlement soulignés sur le site de l'excellent Odieux Connard). L'introduction dans le laboratoire du SHIELD peine également à véritablement lancer l'histoire, nous présentant des personnages auxquels il est difficile de s'identifier à ce stade du scénario. Nous passerons rapidement sur la scène de Loki assis à l'arrière de la fourgonnette, qui rappelle plus épisode de « L'Agence tous risques » que l'irruption d'un dieu d'Asgard s'emparant d'une arme cosmique de destruction massive.

Parlons des personnages à présent : c'est bien simple, à une exception près, ils sont tels qu'aperçus individuellement dans leurs films respectifs. Si vous les y avez aimés, vous les apprécierez dans « Avengers », et vice versa. Cap' est égal à lui-même, correct, leader né mais plutôt effacé. Son anti-thèse Thor, même si sa parenté avec Loki le place sur le devant de la scène, ne trouve toujours pas sa place en dehors du royaume d'Asgard, et nous attendons toujours de le voir faire autre chose que jouer au boomerang avec son marteau comme un bourrin. Iron Man est aussi provocateur, imbu de lui-même et fanfaron que dans les deux épisodes réalisés par Jon Favreau, ni plus ni moins cabot, ce qui est en soi une réussite vu son manque de place évident dans ce film de groupe.

Mais étonnamment, ce ne sont pas les personnages que nous attendions qui marquent le plus, mais plutôt ceux que nous n'avions pas vus venir. Le duo formé par la Veuve Noire et Oeil de Faucon apporte finalement une dose d'humanité à laquelle peuvent s'identifier les spectateurs. Le personnage incarné par Jeremy Renner en impose autant en agent du mal qu'en tireur d'élite infaillible et calculateur, tandis que la caution sexy (Scarlett Johansson) est particulièrement soignée par un Joss Whedon affectionnant les héroïnes (Buffy, Faith, River dans « Serenity »), et beaucoup mieux intégrée, crédible, et consistante que sa fade apparition dans « Iron Man 2 ». Mais bien évidemment, c'est Hulk qui frappe en force. A côté de la plaque dans le pourtant très intéressant film d'Ang Lee, et anecdotique dans l'épisode signé Louis Leterrier, le plus célèbre colérique du monde apporte un plus considérable au film : un coeur humain, une puissance défoulatoire propulsant le dernier acte dans la galaxie du "jamais vu", une dimension comique décalée et excessive mais qui passe étonnamment bien, un enjeu scénaristique pourtant encore à peine esquissé par rapport aux comic books, l'"Autre", comme l'appelle Banner, tarde à montrer la couleur de sa papatte mais prouve définitivement que le film est construit autour de lui. Dans ce double rôle, Mark Ruffalo se révèle ultra convaincant : en docteur ventripotent respirant la fragilité et la bonté mais jamais la faiblesse, il apporte une consistance et une crédibilité que n'avaient ni Eric Bana (trop carré) ni Edward Norton (trop chien battu), tandis que sa stature apporte du liant avec une créature verte dangereuse mais joueuse.

Nous attendons avec impatience le prochain épisode, sachant qu'entre les mains du même réalisateur que le premier film, la suite (quelques exemples : « X-Men 2 », « Spider-Man 2 », « Hellboy 2 », « Blade 2 », « The Dark Knight », « Batman Returns ») se révèle bien souvent supérieure car débarrassée des obligatoires présentations d'univers, personnages, et organisations.

dimanche, avril 15 2012

« Sur la piste du Marsupilami »

Ecouter aussi ma chronique du film dans l'émission radio « Supplément Week-End » du samedi 7 avril 2012.

Un film de et avec Alain Chabat, et aussi Jamel Debbouze, Fred Testot, Géraldine Nakache, Lambert Wilson, Patrick Timsit, Jacques Weber.

Afin de sauver son poste de reporter TV, le journaliste Dan Geraldo, devenu star il y a des années suite à un reportage en Palombie, repart dans ce pays pour ramener une interview des mystérieux guerriers Payas. Son contact sur place est Pablito, un guide volubile et adepte de l'arnaque, que tout le monde traite de menteur.

Mais ce voyage en Palombie va s'avérer plein de rebondissements pour Geraldo, et va le mener sur les traces d'une créature mystérieuse, le Marsupilami. Il sera aussi question d'une prophétie paya, qui mettra aux prises un dictateur mélomane et un botaniste diabolique.

Le papa du Marsupilami, c'est André Franquin. Cet auteur de BD s'est fait connaître en reprenant les aventures de « Spirou et Fantasio » dans les années 40, où il invente les personnages de Zorglub, le comte de Champignac, et donc le Marsupilami. Il crée ensuite à la fin des années 50 le personnage de Gaston Lagaffe, le personnage dont il sera le plus proche, avec Yvan Delporte. Dans les années 50, il crée le studio Franquin, où les auteurs Roba (« Boule et Bill »), Jidéhem, et Greg vont le rejoindre. Il était connu pour sa veine écologiste et humaniste, et nourrissait une passion pour les machines en tous genres. Il meurt en 1997 des suites d'un infarctus.

Mais revenons au film réalisé par Alain Chabat : il commence doucement, et même mollement.

La présentation de la galerie de personnages s'éternisant sur un rythme mou, des scènettes sentant le faux (le briefing de mission à la chaîne TV), la visite du palais du dictateur est quant à elle décalée, mais la mayonnaise ne prend pas vraiment. On commence à sentir la mauvaise grosse comédie du dimanche soir avec son casting TF1 formaté pour faire les zouaves chez Arthur.

Et puis il y a la suite.

Et là... Et là... Inracontable, empreint de poésie, de loufoque, rythmé par ses 35 trouvailles par scène, des gags cachés encourageant le multiple visionnage, bref : chaque scène est une fiole de culte en puissance. Moins adepte de la référence en force qu'« Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre », ce « Marsupilami » se veut plus premier degré, plus chatoyant, plus pelucheux. Bref : plus "minou kawaï" que "mouche qui pète".

Surtout, ne lisez rien sur ce film, au risque de vous déflorer vous-même quelques moments clés du film. D'ailleurs, vous en avez déjà trop lu via cet article. Et encore, c'est un véritable crève-coeur de ne pouvoir parler de la performance de Lambert Wilson, ou bien du topo prophétique des payas.

Bref, si vous aimez le Chabat nounours, foncez, c'est un ordre !

mercredi, octobre 19 2011

« Real Steel »

Ecouter aussi ma chronique dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 8 octobre 2011.

Charlie Kenton est routier, et fait la tournée des spectacles d'un genre nouveau : il commande à des robots par manette interposée, lors de combats de boxe où le métal froissé a remplacé la chair humaine. Loser patenté, ancien boxeur déchu, il a raté sa vie, mais lorsqu'on lui apprend que son ex est morte, laissant derrière elle son fils de 11 ans, il en profite pour... le vendre à son ex belle-soeur ! Sauf qu'on ne se débarrasse pas comme cela d'un gamin, et Charlie doit se le coltiner pour les vacances. Cela tombe bien, le petit est fan de combats de robots, et recueille une épave : le robot Atom. Contre l'avis de son père, il décide de le garder. A leur grande surprise, la machine se révèle très surprenante, et va gravir une à une les marches de la notoriété au fil des combats.

On aurait pu s'attendre à un délire geek, une suite d'affrontements de robots à la « Transformers », prétexte à un déluge d'effets spéciaux et de câbles qui flambent, filmés par une caméra virtuose mais véhiculant l'esbroufe. Que nenni ! Le film est avant tout une oeuvre tous publics, parlant surtout d'une relation père/fils très sympathique. A mi-chemin entre la comédie d'action et le genre "émotion", le film de Shawn Levy met particulièrement en valeur le duo Jackman/Goyo, deux têtes de mules se prenant le bec mais s'apportant mutuellement du positif.

Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, le personnage en détresse n'est pas le gamin, mais bel et bien le père, au potentiel énorme mais en perdition car ne se faisant plus confiance, accumulant les échecs par attitude auto-destructrice. Les efforts conjugués de son fils et de sa petite amie (toujours aussi craquante mais trop discrète Evangelyne Lilly) re-propulsent Charlie sur le devant de la scène, avec en point d'orgue une séquence finale donnant les frissons.

Les éléments de science-fiction passent au second plan, et même au quinzième, tant les gadgets, écrans tactiles, et bricolages passent à la trappe au profit d'une trame plus humaine et accessible. Le film en cela est un tour de force, les effets spéciaux s'intègrent très naturellement, et rarement un métrage dit de science-fiction aura réussi à fondre ses effets visuels dans l'histoire. Alors certes, nous voyons beaucoup de robots, (à un moment, il n'y a même que cela à l'image), mais ce sont avant tout des personnages, pas des tours de force technologiques. Par exemple, une des meilleurs scènes voit Atom assis sur une chaise, attendant d'être commandé par Charlie, face à un miroir. Un léger traveling vient appuyer son regard dans le reflet, mais le réalisateur n'en rajoute pas. On a compris. Succint et efficace, à l'ancienne.

Sur la bonne vieille trame du combat de David contre Golliath, mettant en scène un gamin un peu geek sur les bords mais à l'obstination sans faille, « Real Steel » aligne les morceaux de bravoure d'Atom (certainement une référence directe au manga « Astro Boy » / « Tetsuwan Atom » d'Osamu Tezuka) au rythme de combats toujours plus tendus et spectaculaires, ponctués de chorégraphies d'entrée sur le ring très dansantes. Résultat : on sort de la séance avec la banane aux lèvres, boosté par l'énergie du film et le message optimiste qui, s'il n'invente rien, a au moins le mérite d'offrir une histoire touchante maquillée en oeuvre de SF puissante.

mercredi, septembre 21 2011

« J'ai rencontré le diable »

Ecouter aussi ma chronique dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 10 septembre 2011.

Un film de Kim Jee-woon, avec Lee Byung-Hun, Choi Min-sik.

Soo-hyun est un agent des services secrets, dont la petite amie est sauvagement torturée, assassinée et découpée par un tueur en série. Très vite, il démasque le tueur en pleine récidive, mais au lieu de le livrer aux autorités ou le supprimer, il s'acharne sur lui avant de le remettre en liberté. S'ensuit un jeu du chat et de la souris où Soo-hyun prend un malin plaisir à balader le psychopathe.

Mais contre toute attente, la proie se révèle plus coriace que prévue et se prend au jeu. Qui manipule l'autre ? Tandis que les victimes collatérales s'accumulent et que les autorités s'en mêlent, rien ne peut faire dévier Soo-hyun, pris dans un engrenage auto-destructeur...

Déjà réalisateur du thriller « A bittersweet life », de l'angoissant « Deux soeurs » et du western hommage « Le bon, la brute et le cinglé », Kim Jee-woon prouve avec cette chasse ultra-violente qu'il peut s'attaquer à tous les genres, et emboîter le pas de ses compatriotes dans le sillon du thriller implacable et désespéré. Une série de films sud-coréens, de « Old boy » à « The Chaser », en passant par « No Mercy » ou le plus soft « Memories of murder », réputés pour leur violence extrême, des chasses à l'homme jusqu'au-boutistes favorisées par l'inefficacité chronique de la police, et un refus systématique du happy end où le criminel a bien souvent le temps de faire souffrir mille morts à ses victimes avant de se faire supprimer (quand il ne s'en sort pas la plupart du temps).

Dans « J'ai rencontré le diable », on assiste à un face à face survitaminé entre deux chasseurs habités, portés par deux acteurs au sommet de leur art. Si le talent de Lee Byung-hun (acteur fétiche du réalisateur) arrive à apporter une consistance exceptionnelle à un super-agent qui avait tout pour faire pâle figure au milieu de cette meute de déglingués psychopathes, c'est bel et bien de nouveau Choi Min-sik (le meilleur acteur du monde ?), déjà phénoménal dans « Old Boy », qui bouffe chaque scène où il apparaît avec l'appétit d'un ogre cannibale. Le premier est affûté, aussi froid et déterminé qu'une lame tranchante, détruit de l'intérieur et bouffé par une quête désespérée, tandis que l'autre donne sa silhouette ronde à un profiteur de chaque instant d'infâmie, qui n'a plus rien à perdre et redemande même des sévices sur sa personne comme pour se sentir vivant.

Brillamment construit, pouvant se clore cent fois mais sans cesse relançant une machine nous plongeant de plus en plus dans le glauque, explorant de nouvelles strates d'horreurs à mesure que le chassé déteint sur le chasseur, les frontières se brouillent, le spectateur perd ses repères, des actes répréhensibles sont commis et choquent d'autant plus qu'ils sont la plupart du temps relégués hors champ. La traque infernale ne sombre jamais dans l'incohérence et parvient comme par miracle à chaque fois à nous garder dans son sillon sans nous faire décrocher.

Un grand thriller, un uppercut doublé d'un empalement au coûteau de boucher rouillé et bien crade, qui nous laisse pendu dans un antre perdu au milieu de nulle part. Le supplice n'est pas fini, loin de là. Nous entendre crier ? Non, y a personne à part le tueur...

jeudi, janvier 6 2011

« Ip Man »

Ecouter aussi ma chronique radio dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 6 novembre 2010.

Un film réalisé en 2008 par Wilson Yip, avec Donnie Yen, Simon Yam. Disponible en DVD chez HK Vidéo.

Dans la Chine des années 30, à Foshan, ville phares des arts martiaux, le maître Ip Man pratique le Win Chun, la boxe du Sud. Ayant toujours refusé de créer sa propre école, il hésite entre passer du temps avec sa femme et son fils, ou répondre poliment aux demandes de duels chez lui, toutes portes fermées pour préserver la réputation des inévitables vaincus venus le défier. Mais vient le temps de la privation et l'abandon des écoles durant l'occupation japonaise. Les pratiquants d'autrefois se retrouvent tous à travailler dans le charbon, prêts à tout pour une poignée de riz. Ip Man trouve enfin la plénitude avec sa famille, mais se sent de plus en plus inutile pour ses concitoyens. De son côté, le général Sanpo cherche de nouveaux combattants pour démontrer la supériorité de l'art martial japonais...

Né en 1883 à Foshan, et mort en 1972 à Hong Kong, Ip Man fut un grand maître incontesté d'arts martiaux, enseigna à une floppée de disciples, dont le plus connu a été un certain ... Bruce Lee. A 24 ans il rejoignit l'armée, et devint capitaine des forces de police de Foshan. En 1949, à 56 ans, il déménagea à Macao puis à Hong Kong. Afin d'envoyer de l'argent à sa famille restée à Foshan, et se payer sa dose d'opium dont il était grand consommateur, il ouvrit une école d'arts martiaux. Sa réputation grandit, et en 1967, avec certains de ses disciples, il créa la Hong Kong Chun Athletic Association.

Edulcorant sa vie pour en faire un héros vertueux et pur, ce film est le premier volet d'une série de métrages consacrés à ce maître du Wing Chun, interprété par un Donnie Yen au sommet de son art et trouvant ici son meilleur rôle. Sa collaboration avec le réalisateur Wilson Yip devient donc de plus en plus intéressante, après le beau mais décevant « SPL », le nanard « Dragon Tiger Gate », et le nerveux « Flashpoint ».

Entre reconstitution soignée (les rues chinoises occupées, l'usine de textile, la mine de charbon) et biographie fantasmée (le maître pur contre la vermine japonaise utilisant les armes à feu), ce film dresse surtout un portrait d'un homme imbattable se posant pourtant des questions sur son rôle à jouer comme phare pour les autres. Protéger sa famille avant tout, enseigner son art aux ouvriers, aider un ami à créer son entreprise, préserver la réputation des autres maîtres, Ip Man est une sorte de Wong Fei Hung en plus posé, mais tout aussi vertueux. Proche d'un autre film d'arts martiaux emblématique de l'occupation japonaise (« Fist of legend » de Gordon Chan), « Ip Man » entretient bien des similitudes sans pour autant être aussi caricatural.

Le métrage se divise en deux parties : une première moitié plutôt insouciante, avec des duels martiaux et la préservation d'une certaine intégrité morale : bonne entente avec la police, cohésion entre plusieurs écoles... puis une seconde partie se posant en miroir inversé de la première. On retrouve ainsi les protagonistes du début dans un autre rôle : l'usine est rançonnée par le bandit qui autrefois avait défié les grands maîtres, le policier sert de traducteur entre japonais et chinois, les pratiquants d'arts martiaux travaillent dans le charbon (une métaphore de ce que leur discipline est devenue : ce n'est que quand Ip Man les rejoint, donc que son art s'abaisse à pousser des brouettes, que la philosophie chinoise va se rebeller contre la brutalité nippone).

Côté mise en scène, le film est une réussite, avec un teint sépia très classieux. Le jeu de l'ensemble des acteurs reste dans la sobriété et l'humour typiquement cantonais est totalement absent. Yip nous réalise une biographie sous l'occupation japonaise, nous sommes loin des dérives loufoques d'un Tsui Hark. Les chorégraphies des combats sont signées du grand Sammo Hung, qui apparaît d'ailleurs au casting du deuxième volet. Ultra efficaces, sans fioriture, les affrontements sont le reflet de l'état intérieur de Ip Man. Dans la première partie du film, ils soulignent son caractère posé face à la fougue d'adversaires semblant brasser du vide. Mais la démonstration sur les tatamis japonais vire ensuite au déchaînement de violence, quand les gestes du maître dévoilent un mal-être devant son impuissance à protéger ses amis. Cette très belle séquence, magnifiquement contrastée par des ombres et lumières se rapprochant presque du noir et blanc, est particulièrement réussie : jamais trop brutale mais parvenant à illustrer le conflit intérieur du maître, par sa gestuelle et non par son visage.

Pour ceux que cela intéresse, Wong Kar-Wai prépare aussi de son côté une biographie du maître, avec Tony Leung Chiu Wai et Gong Li.

mercredi, août 11 2010

« Inception »

Ecouter aussi la chronique radio dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 31 juillet 2010.

Un film de Christopher Nolan, avec Leonardo DiCaprio, Marion Cotillard, Ellen Page, Cillian Murphy, Tom Berenger, Michael Caine, Tom Hardy.

Cobb est un voleur, le meilleur qui soit dans un genre particulier : l'extraction d'informations, en s'introduisant directement dans le subconscient des gens pendant qu'ils rêvent. Mais il est également un fugitif condamné à vivre loin de ses enfants. Afin de pouvoir rentrer au pays, Cobb accepte de pratiquer l'inception : introduire une idée qui fera son petit bout de chemin, dans l'esprit d'un riche homme d'affaires. Mais quand on s'introduit dans le rêve des gens, on amène aussi avec soi nos propres obsessions, et Cobb se trimballe un lourd traumatisme.

« Inception » est-il le nouveau « Matrix » ? Par son jeu avec les possibilités qu'offre la réalité virtuelle, son monde fictif créé de toute pièce, ses personnages dédouanés des conséquences directes d'actes répréhensibles (rapts, meurtres), les prouesses physiques dûes à l'affranchissement de toutes contraintes, et les déformations en tous genres de la réalité, il est clair que ces deux métrages entretiennent quelques parentés. Correctement mis en scène et bien écrits, les agissements de l'esprit sur l'environnement immédiat, se caractérisant par des capacités proches des super pouvoirs, fait toujours son boulot. Le souci étant de toujours proposer un concept solide pour justifier ces débauches d'effets. « Inception » fait mouche indéniablement, comme « Matrix » il y a déjà 11 ans.

Réduire « Inception » à sa débauche d'effets visuels serait réducteur, car le film porte définitivement la patte de Nolan qui met une nouvelle fois en scène ses obsessions : les troubles de la mémoire et la manipulation de l'esprit (« Memento »), l'auto-destruction des personnages (« Le prestige »), une culpabilité traumatisante, l'environnement d'un lieu agissant directement sur l'état mental des protagonistes (« Insomnia »), et le goût pour le chaos généralisé et la destruction (« The dark knight »). Le metteur en scène reconvoque certains de ses acteurs fétiches, comme l'indéboulonnable Michael Caine ou le très magnétique Cillian Murphy. La réalisation du britannique confirme son sens de l'esthétique et du cadre, filmant ses acteurs apôtres de l'élégance (toujours ce sens du détail dans le choix des costumes, lire à ce propos cette excellente interview de leur créateur) dans des décors froids et millimétrés.

Mieux vaut être en forme avant d'aller s'enquiller les 2h30 de métrage, car le film vous laisse lessivé. La tension est constante : l'enchevêtrement de plusieurs niveaux de rêves, la grosse quantité d'informations, dont certaines ne sont comprises que plus tard dans le film, l'action survitaminée filmée nerveusement (c'est assez inhabituel chez un Nolan plutôt sage) et des concepts visuels très riches (l'architecture et ses escaliers paradoxaux, les corps des personnages à plusieurs endroits à la fois) réclament une attention de tous les instants. La musique d'Hans Zimmer (peut-être le plus grand compositeur de musique de films en activité) n'y est bien sûr pas pour rien. Le thème principal s'inspire d'ailleurs d'un morceau qu'on entend à plusieurs reprises dans le film.

Alors, tous les éléments sont donc réunis pour créer un chef d'oeuvre en puissance ? J'aime bien faire la part des choses, donc je vais pinailler. Personnellement, je suis frustré. Frustré, car je n'arrive pas (encore) à voir dans ce film le chef d'oeuvre que tout le monde encense, la faute à beaucoup de longueurs : un rythme qui s'essouffle sur la fin (la partie dans la neige est vraiment trop répétitive), des gunfights lassantes, un scénario n'offrant que peu de rebondissement, nous ne faisons que subir le film, sans, à mon sens, beaucoup d'occasion de nous identifier aux personnages. Qui sont-ils au juste ? Des hommes d'affaires richissimes d'un côté, et des criminels sans aucune morale de l'autre. A l'exception de trois ou quatre, les personnages sont peu attachants ou pas vraiment développés. La mission n'est jamais véritablement remise en cause, aucune objection, aucun doute ne vient apporter un quelconque éclairage à ce qui est avant tout un viol pur et simple d'un esprit.

Au final, et malgré quelques réserves, « Inception » est l'un des films de l'année, si ce n'est LE film de 2010. Très couillu, au pitch sortant des sentiers battus (cela fait très plaisir), indéniablement à voir plusieurs fois, et surtout, gare à ne pas trop en parler aux gens qui ne l'ont pas vu.

lundi, janvier 25 2010

« Agora »

Un film d'Alejandro Amenábar, avec Rachel Weisz, Max Minghella, Rupert Evans, Michael Lonsdale.

Au IVème siècle après Jésus-Christ, à Alexandrie, les administrateurs romains, voyant d'un mauvais oeil augmenter le nombre de Chrétiens, décident de trancher dans le tas. Mauvaise idée, les Chrétiens, se révélant trop nombreux, assiègent les païens dans la bibliothèque d'Alexandrie. Chacun tente de sauver ce qui peut l'être des parchemins, mais ce sont bientôt des pillages ininterrompus des Chrétiens qui anéantissent les ouvrages. Au milieu des communautés païennes, chrétiennes, et juives, aussi assoiffées de sang et de pouvoir les unes que les autres, la brillante astronome Hypathie tente de déchiffrer les mystères du ciel.

Chaque film d'Amenábar est à surveiller comme les tortillas sur la poêle, (du sombre « Tesis » au pas jovial « Mar adentro » que je n'ai pas vu, en passant par le caliente « Ouvre les yeux » qui l'avait fait connaître chez nous, et le classieux « Les autres »). De l'énergie sans en faire trop, une qualité formelle indéniable, et un talent de conteur laissant le spectateur sur le carreau, avec parfois le twist final en cerise sur le gâteau. Concernant son dernier opus, même si les rôles principaux sont tenus par des anglo-saxons, l'équipe de production reste entièrement espagnole.

« Agora » est une petite claque pour bien commencer l'année 2010 : du film historique, du sanglant, de l'intelligence, du romanesque. Si l'action du film se déroule au temps des romains, c'est surtout pour montrer une classe aisée de personnages baignant dans la soif de culture et le raffinement. C'est pour observer, à l'instar du soleil dont Hypathie tente de déchiffrer la position par rapport à ses astres, comment tout part en déliquescence autour d'un personnage continuant d'être investie par sa quête de remise en question, négligeant son entourage, devenant malgré elle, et pour le meilleur et le pire, l'attention de tous. A travers Hypathie, ce sont aussi les restes de la culture et du raffinement de l'empire romain qui disparaissent, pour laisser place à l'obscurantisme du Moyen-âge, son bond culturel en arrière.

La grande intelligence du film, c'est de ne jamais placer ses personnages où on les attend. Alors que le début du film laissait augurer d'une mise en scène d'archétypes, ce qui n'est pas forcément gênant (voir « Avatar » par exemple), l'évolution de chacun surprend les petits malins qui pensaient déjà identifier le fil blanc de la couture. Ainsi, chaque protagoniste a sa zone d'ombre, son rayonnement et ses faiblesses. Aveuglés par leurs sentiments ou leur fanatisme, tour à tour dignes de confiance ou pions ne reculant devant rien (les glaives et les lapidations sont légions), les élèves désireux d'apprendre, les hommes de pouvoir face aux décisions, ou les moines nourrissant les miséreux sont tous dévorés par leur contradiction et composent un panel étonnant de personnages tiraillés, un peu à la manière de ce qu'avait réussi Ridley Scott dans l'excellent « Kingdom of heaven ».

Historiquement, de nombreux éléments sont inexacts concernant Hypathie mais l'essence du personnage est gardée. Incarnée magnifiquement par la toujours impeccable Rachel Weisz (dont le rôle avait au préalable été refusé par Nicole Kidman, ouf !), qui avait déjà illuminé « The Fountain », celle-ci est entourée d'acteurs originaires d'Afrique du Nord et du Moyen Orient tous excellents.

« Agora » est l'excellente surprise de ce début d'année, les médias n'en parlent pas trop, alors allez-y avant qu'il soit retiré de l'affiche.

jeudi, novembre 12 2009

« Un prophète »

Ecouter aussi ma chronique dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 7 novembre 2009.

Un film de Jacque Audiard, avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif, Reda Kateb.

Condamné à six ans d'incarcération, Malik apparaît comme une cible facile en entrant dans la prison, il se fait chourer ses chaussures, et très vite, Luciani, le leader de la communauté corse lui met le grappin dessus en l'obligeant à tuer un détenu en échange de sa vie et sa protection. Mais après plusieurs mois à faire le larbin, Luciani lui confie des missions plus importantes, et Malik se crée son réseau de contacts et de combines.

Après le diptyque « Mesrine » de Richet, « Un prophète » marque la deuxième grande réussite française récente dans le genre "thriller carcéral". Grâce également à des auteurs comme Mabrouk El Mechri, Olivier Marchal, Frédéric Schoendoerffer, certaines productions prouvent qu'il est encore possible de créer des fictions (de cinéma ou de télévision) originales de qualité, sans pour autant sur-référencer chaque plan jusqu'à la gueule de clins d'oeil à un cinéma américain, dans notre habituel complexe d'infériorité.

« Un prophète » est une claque. Un pur film qui marque les esprits,sans doute l'une des grandes références marquantes de ces prochaines années. Doté d'un souffle et d'une puissance énormes, typique de grands films de gangsters comme « Scarface », aussi définitif qu'une série comme « Oz », le nouveau film de Jacques Audiard laisse sans voix, abasourdis que nous sommes devant la qualité de l'interprétation, la sobriété et l'efficacité de la mise en scène, directe, brutale et sans chichi. La réalisation choisit de mettre surtout en avant le parcours incroyable de Malik, débarquant en prison sans savoir lire ni écrire, vulnérable, mais ne reculant devant rien lorsqu'il s'agit de prendre les décisions adéquates engageant sa survie : utiliser la violence, solliciter de nouvelles alliances, tirer avantage de son multi-linguisme, manipuler ses protecteurs...

L'évolution du jeu de l'acteur débutant Tahar Rahim au cours du film témoigne de son évolution dans la prison. Démarrant le film les cheveux courts et le dos voûté, il se laisse marcher dessus pour finalement asseoir progressivement son emprise sur son entourage, tandis que ses cheveux poussent et sont peignés, son maintien se fait plus autoritaire, sa voix porte plus. L'acteur se révèle aussi convaincant dans les deux registres, le scénario offrant un florilège de beaux moments d'opposition entre le surdoué Malik et le solide et paternaliste Luciani, évoluant d'un contexte d'intimidation et rabaissement vers une relation père-fils. Dans le rôle du parrain corse, Nils Arestrup est absolument énorme. Jouant constamment entre le registre du père protecteur et du prédateur dont il vaut mieux ne pas se faire un ennemi, du leader craint que la nouvelle recrue ne doit pas regarder en face à l'ombre de lui-même qu'il devient en se voyant abandonné de tous, Arestrup compose un personnage-bloc, une figure paternaliste que Malik devra contourner pour se faire sa place.

Face à la solidité de Luciani, et la luminosité de Malik, il fallait un personnage plus aérien. Reyeb, la première victime de Malik, apparaît ainsi pendant toute la durée du film en sorte de fantôme, conversant avec Malik. Il apporte une touche d'onirisme correspondant bien au parcours idéal de Malik et sa naissance en tant que leader gangster, une progression presque trop belle pour être vraie. On peut penser au début que les apparitions de Reyeb permettent juste aux créateurs d'effets spéciaux de se faire plaisir, mais ces scènes rappellent surtout le point de départ de la progression de Malik, et le fait qu'il discute avec ce personnage vaporeux appuie également le fait qu'il arrive à magnétiser les autres leaders, justement comme un ange (la dimension fantastique de ces scènes trouvent un écho dans l'accident de voiture près de la forêt, qui donne son titre au film).

Entre thriller carcéral, chronique violente sur le banditisme, et parcours lumineux d'un ange à qui tout sourit, « Un prophète » fait mouche sur tous les tableaux. Bien entendu, un film majeur à conseiller.

vendredi, octobre 23 2009

« Juno »

Un film sorti en 2007, de Jason Reitman, avec Ellen Page, Jennifer Garner, Jason Bateman, J. K. Simmons, Michael Cera.

Juno a 16 ans, mais est déjà enceinte. Recevant sa grossesse avec un naturel désarmant, elle passe une petite annonce dans le journal pour trouver des parents au bébé. Au rythme des saisons, la jeune fille annonce la nouvelle à ses parents, envoie balader son petit ami qui aurait bien voulu du petit, va se lier avec le futur papa adoptif ayant en commun plusieurs centres d'intérêt avec lui, et tente de partager les joies de sa grossesse avec la future maman trépignant d'impatience.

Depuis le temps que tout le monde m'en parlait... Notre confrère Sylvain Estève de Radio FMR avait même chroniqué le film durant le direct de l'émission « Supplément week-end » du samedi 23 février 2008. Eh bien, après avoir enfin vu ce film, je ne peux qu'être d'accord avec la pelletée de louanges que ce chouette métrage a reçu à droite à gauche. « Juno » est d'une fraîcheur revigorante, l'aplomb, le naturel et le sens de l'humour du personnage font mouche quasiment à tous les coups, sans cynisme, mais dotée d'une justesse et d'une écriture remarquable. Le film donne la patate comme un bonbon, à mesure que l'on suit l'évolution de la jeune Juno, quand elle disserte sur les groupes de musique, alors qu'elle ressemble de plus en plus à "une planète".

Ici, pas de langue de vipère, d'ennemie jurée au lycée, de lutte de pouvoir dans la classe avec sa morale à deux sous. Le film donne la patate car chaque personnage est éminemment positif sans que ce soit gnan gnan, où même les déceptions, hésitations ne sont pas prétextes à des affrontements déjà vus et revus. Bien sûr, Juno subit des coups durs, le couple adoptif également, mais cette chronique adolescente sucrée et désarmante évite chaque fois le piège de l'apitoiement pour brosser un portrait finalement assez original de cette ado impulsive et naturelle.

Même les fans de cinéma gore y trouveront une petite digression autour du vrai maître de l'hémoglobine. Pas étonnant, la scénariste Diablo Cody a également écrit le film ado horrifique « Jennifer's body » prochainement à l'affiche avec Megan Fox. La bande-son de « Juno » est terrible elle aussi, avec en tête de gondole le fameux "Anyone else but you" des Moldy Peaches.

lundi, septembre 28 2009

« District 9 »

Un film de Neill Blomkamp, avec Sharlto Copley, David James, Jason Cope.

Wikus est un cadre de la MNU, une entreprise privée fabricant des armes, chargée par le gouvernement sud-africain d'expulser le gros million d'extra-terrestres parqués dans un bidon-ville de Johannesburg, suite à leur arrivée sur Terre il y a 20 ans. Les aliens sont traités comme des moins que rien par les troupes de Wikus, jusqu'au moment où, suite à une contamination par un produit extra-terrestre, Wikus mute petit à petit en alien. Devenu l'homme le plus recherché du pays, fuyant la communauté nigérianne qui veut s'approprier ses nouveaux pouvoirs, il n'a d'autre choix que de se réfugier au milieu des créatures venues d'ailleurs.

Attention, « District 9 » est une grosse claque dans la face. Rarement un film de science-fiction moderne avait à ce point mêlé le genre fantastique et le sous-texte politique avec ce degré de pertinence. L'action se situe en pleine Johannesburg, le territoire de l'ancien apartheid, les guerriers nigérians sont armés de machettes, leur chef veut manger le bras de Wikus pour s'approprier ses pouvoirs. Les références à certaines horreurs de l'histoire africaine sont donc légions, et placent le film dans la lignée de certains métrages récents à grande portée politique, comme « Starship Troopers » par exemple.

Commençant comme un long reportage réalisé à l'aide de plans filmés caméra à l'épaule, où les personnages sont interviewés en pleine campagne d'expulsion de masse, le film vire progressivement vers une narration plus classique mais toujours nerveuse. Aux frontières du film de guerre, du reportage, et de la thématique cronenberguienne, « District 9 » est avant tout un film d'action diablement efficace. La violence sanguinolente marque le spectateur par sa sècheresse (les exécutions froides, l'extermination des bébés, la découverte du laboratoire et des tortures), mais devient également plus cartoon dans la dernière partie et sa déferlante de tirs à l'esprit "rayon laser". Le dynamisme, la nervosité des scènes d'action que n'auraient pas renié les films de la trilogie « Jason Bourne » offrent de sacrés moments de plongée guerrière, rappelant furieusement les plans filmés par des caméramen durant les conflits (des cadres tremblants, des zooms, filmés à couvert), mais aussi quelques caméras fixées sur des fusils ou collant aux basques des militaires.

La transformation physique de Wikus va bien sûr le faire passer d'un clan à l'autre. A mesure qu'il mute, il acquiert des pouvoirs et également des responsabilités, mais aussi un rejet de ses congénères humains. Au départ, c'est un salopard fini, et son retournement idéologique, même s'il semble logique, demeure trop brutal et constitue peut-être le seul point négatif du film. Proche de l'évolution de Jeff Golblum dans « La mouche », la transformation physique de Wikus, au départ dégoûtante (ongles arrachés, dents qui tombent, visquosité de son bras), le rend finalement sympathique (il faut dire aussi que son côté tête à claques ringard du début le fait partir de loin). Son attachement à la cause de l'alien Christopher l'est pour de mauvaises raisons, car il pense avant tout à sa propre gueule, et c'est justement cet aspect "anti-héros" qui finit de plonger « District 9 » dans cette crasse généralisée, où aucune humain ne rattrape les autres, où les aliens peu ragoûtans sont finalement la seule espèce attachante.

Au carrefour des univers de Cronenberg, Verhoeven, et Paul Greengrass, ce premier long-métrage poussiéreux de Neil Blomkamp convainc haut la main autant dans la SF que dans le message politique et fait date en se posant comme un film majeur du genre de cette décennie.

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