Cet article a été publié en "Tribune Libre" sur le site ActuaBD.com

Tout d’abord, rappelons quel procédé a utilisé le réalisateur Steven Spielberg sur le film « Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne » : La technique de "cinéma virtuel" consiste à enregistrer les mouvements des comédiens sur une surface appelée le "Volume". Les mouvements sont ensuite transformés en données directement dans un ordinateur, SANS passer par la case caméra, puisqu’il n’y en a pas encore à ce stade. Le résultat final n’est donc pas un film d’animation, car même si certains éléments du décor (en fait, tout ce qui n’est pas "comédien") sont animés en 3D, les jeux d’acteurs sont le résultat de vrais mouvements enregistrés. Comme il l’a déjà été souligné ailleurs, on peut donc parler de film hybride.

Au final, ce que cherche le metteur en scène n’est pas le photo-réalisme, mais plutôt une liberté totale au niveau de la mise en scène. Car, une fois que les comédiens sont partis, mouvements et voix dans la boîte, le réalisateur peut commencer sa mise en scène et choisir ses valeurs de plans, décider quand couper ou livrer des plans-séquences, où et qui cadrer, créer ses atmosphère de A à Z, etc.

Comme l’ont reproché d’aucuns, le film « Les aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne » nous donne l’impression de nous retrouver dans un jeu vidéo, surtout au moment où la moto tyrolienne entre dans Bagghar à la fin du film. Mais plutôt que de parler de jeu vidéo comme si c’était une insulte, très loin de moi cette idée, c’est surtout de passation de pouvoir entre un Tintin, personnage vulnérable, et un Tintin simple avatar qu’il est question.

Il est vrai qu’on a ainsi l’impression de ne rien craindre pour le personnage principal, notre implication étant refroidie par cette fluidité de mouvement, cette sensation qu’il ne peut rien arriver à Tintin, alors que si on y réfléchit, ce qu’il fait est tout simplement suicidaire (une chute de plusieurs étages, une course contre une inondation au guidon d’un side-car, un saut dans le vide suspendu à un oiseau).

Cette surenchère, si elle témoigne d’une désinhibition totale sur le plan de la créativité, enrichie par une profondeur de champ hallucinante, provoque un sentiment de suspension de l’histoire, qui n’aurait pas le même effet avec des acteurs live car au lieu de sombrer dans un côté vidéo-ludique (tout nous ramène à l’artificialité du personnage), l’action mettrait en valeur la dimension opératique des mouvements des comédiens se déplaçant tels des danseurs (il suffit de se remémorer les descentes en rappel sur les murs des HLM dans le film « Time and Tide » de Tsui Hark, ou le plan séquence dans l’hôpital dans « À toute épreuve » de John Woo, pour citer deux cinéastes de l’apesanteur). (Ci-dessous : une discussion sous tension dans les entrailles du Karaboudjan)

Ainsi, Tintin et Haddock (enfin, moins Haddock, car son penchant pour la bouteille lui donne un surplus d’humanité organique) ne sont plus que marionnettes, jamais fatiguées, passant une partie incroyable du film à démolir tout et n’importe quoi (un mur, un barrage, un avion), échappant aux rafales de balles.

À cet égard, il faut remercier l’équipe du film de nous proposer une première moitié plus traditionnelle, où les balles font mal et les voitures renversent. Le point d’orgue étant le plus beau moment du film selon moi, lorsque Tintin et le capitaine doivent échapper aux sbires d’Alan dans les coursives du Karaboudjan. Alors, certes, cela ressemble à un jeu d’infiltration du type Metal Gear Solid (toujours cette analogie au jeu vidéo dont il est difficile de se débarrasser), ce qui n’est pas un mal car le jeu est un chef-d’œuvre, mais l’ambiance sombre, la claustrophobie ambiante, le roulis du bateau, et la fuite autant devant les hommes de main que devant les bouteilles d’alcool constituent un très grand moment de cinéma.

Mais alors, où le bât blesse-t-il, si des films comme « La Légende de Beowulf » de Robert Zemeckis dégagent un dynamisme et des personnages de guerriers à la présence certaine ? Parlons crûment : si ce film fut si réussi, en dehors de ses qualités cinématographiques, c’est parce que ses personnages étaient des bêtes de guerre et qu’il s’y passait pas mal de saloperies. La première raison justifie les exploits numériques de ses avatars, la seconde apporte une "salissure" non négligeable en rendant plus organique, plus rentre-dedans, une technologie tendant à aseptiser ses sujets. (Ci-dessous, une image extraite de l'adaptation vidéo-ludique sur PS3)

Je pense que la technique du cinéma virtuel, dont l’aspect numérique doit être contre-balancé par une dimension physique, voire presque animale des personnages, est inévitablement plombée par ce qui fait justement le sel des aventures de Tintin en bande dessinée : un aspect irréel, cette impression qu’il ne peut rien arriver à ce garçon pur. Or, la séquence de la poursuite du faucon, avec comme point d’orgue ce plan de la tyrolienne, nous montre du grand spectacle, mais nous perd instantanément par son caractère factice. Si l’on vibre pour Tintin dans la première partie du film (l’affaire du pick-poket, la fuite du Karaboudjan), c’est parce que les exploits du petit reporter restent à échelle humaine. Dès que le côté super-héros (et c’est aussi valable pour Milou et Haddock, également increvables dans le dernier acte du film) prend le dessus, le caractère angélique de Tintin rend le spectacle fade.

Pour son coup d’essai avec cette technique de cinéma virtuel, Steven Spielberg s’est certainement senti pousser les ailes en terme de mise en scène, et si son film propose quelques excellents moments de pur cinéma, les excès de la dernière partie m’ont gâché mon plaisir et font se clôturer l’ensemble dans une impression de grand n’importe quoi.