« Invictus »
Par Thomas Berthelon le mardi, février 16 2010, 22:33 - Visionnages - Lien permanent

Un film de Clint Eastwood, avec Morgan Freeman, Matt Damon, Scott Eastwood.
En 1994, en Afrique du Sud, l'apartheid a été aboli, et Nelson Mandela vient d'être élu président de la République, après 27 ans de prison. Il tente de mener la grande réconciliation dans le pays entre la communauté noire et les afrikaaners, et afin de tendre la main aux blancs, quoi de mieux que de soutenir l'équipe nationale de "leur" sport, le rugby. Cela tombe bien, la coupe du monde a lieu dans un an à domicile. Mais l'équipe nationale n'est pas prête.
Depuis les années 2000, chaque nouveau film de Clint est attendu comme un nouveau chef-d'oeuvre. Alors, crainte générale des observateurs que chaque film soit le dernier, ou bien le bonhomme est-il subitement devenu une machine à fabriquer du multi-oscarisé/classique en or massif ?
L'aura de Clint n'a en effet jamais été aussi rayonnante. Déclenchant la quasi-unanimité chaque année, son rythme d'un film par an (pas mal pour un octogénaire) n'a rien à envier à l'autre fringant papi hyper-productif Woody Allen (75 ans), le style d'Eastwood est fait pour supporter le cours des ans, chaque opus s'inscrivant dans une certaine lignée de films classiques : une mise en scène sobre, un important travail sur la lumière (chaque image est travaillée comme si c'était du noir et blanc), des histoires solides mises en image avec un certain sens du mélo et de grands sentiments (hollywoodiens sans en faire trop), de l'humour visant juste, un talent de conteur indéniable, mais surtout, le bonhomme sait très bien qui est son public (du spectateur aimant le classieux pas chiant) et se plaît à jouer avec. Le pompon est bien sûr atteint quand il joue dans ses propres films.
Nelson Mandela et son pardon à ses bourreaux, sa volonté de réconcilier les ennemis d'hier, fait un peu figure d'ange dans la filmo d'Eastwood. Aucun désir de revanche, mais une douceur émanant du personnage éclaire le film d'une bonté presque irréelle. L'aspect "recherche de réconciliation" du métrage est assez passionnante. Les meilleures scènes sont celles où on perçoit l'incrédulité de l'entourage du président, dans les yeux de gardes du corps autrefois ennemis mais aujourd'hui sommés de collaborer, dans les mains du nouveau pouvoir devant se tendre vers les symboles de la culture afrikaaner, dans l'opposition culturelle entre les amateurs de foot (les noirs) et de rugby (les blancs). Si la dimension ennuyeuse est vite expédiée (les réunions, galas, séances de travail), c'est pour souligner le côté joueur de Mandela. L'une de ses premières apparitions le montre en survêt' partant marcher en pleine nuit, la ferveur pour le rugby gagne le pays à mesure que le président se plaît à réviser les noms des joueurs, ou regarder un reportage sur les springboks à la télé pendant une réunion. Même quand il convainc le peuple noir de sauvegarder les symboles de l'équipe de rugby, on détecte de la malice dans les yeux de Morgan Freeman. Le film montre un Mandela jouant sur l'incrédulité de ses amis et ses électeurs, alors que ses années de prison auraient pu le pousser à en finir avec les étendards de l'apartheid.
De fil en aiguille, Mandela parvient à transmettre son feu sacré au capitaine de l'équipe, François Pienaar. La relation Mandela-Pienaar est l'une des clés de voûte du film. Les coéquipiers de Pienaar regardent leur capitaine bizarrement quand celui-ci souhaite leur faire apprendre un poème : "C'est toi ou Mandela qui parle, là ?" Sommé par les noirs de laisser ce sport aux blancs, son capitaine accusé de rouler pour la présidence noire, le parcours de Madiba (le nom clanique de Mandela) pour pousser la foule à aimer l'ovalie et son équipe n'est pas de tout repos. Sans trop dévoiler, les deux moments forts du film sont deux visites effectuées par les springboks : celle des bidonvilles noirs pour familiariser les gamins au rugby, et la visite de la prison. Si le premier fonctionne parfaitement, Eastwood se laisse gagner par le grandiloquent dans la mise en scène du second : abusant des fondus enchaînés et des ralentis, la retenue légendaire du réalisateur laisse place à une surenchère assez ridicule plombant un beau moment, la découverte de la minuscule cellule où Mandela a passé 27 ans sans que sa force de caractère n'en soit atteinte.
Abordons maintenant l'aspect rugbystique. Eastwood est un as. Mais sa couverture des matches nous fait doucement rigoler. Les engagements au pied ne dépassent pas les 5 mètres, des joueurs plaqués sont parfois repoussés en arrière (!), mais surtout, les affrontements sont montrés comme des successions de rentres-dedans. Les ricains ignorent visiblement tout du rugby, et filment ce sport comme leur foot américain. Alors que le jeu à XV se distingue par sa maîtrise du jeu au large et l'utilisation des courses, cadrages et débordements, et l'ouverture vers les trois quarts, les mouvements dans « Invictus » se jouent en périmètre réduit, abusant de rafuts et de "je fonce dans le tas". Certains me diront que le rugby moderne est un peu devenu cela depuis la professionnalisation de ce sport au milieu des années 90, mais bon quand même ! Les amateurs reconnaîtront certains détails de la vraie compétition respectés, comme les conditions météo épouvantables lors du match Afrique du Sud-France.
Alors que le film mêlait habilement séquences de rugby et mandat de Mandela, il est dommage qu'Eastwood ait choisi d'autant s'attarder sur le match de la finale. En plus, résumé comme un affrontement entre les springboks et Jonah Lomu. Tout le monde connaît déjà le résultat, et ce match fut dépourvu du moindre essai. Abusant encore une fois des ralentis jusqu'à l'indigestion, « Invictus » se termine dans un étalage de guimauve. Certes, le pays et Mandela lui-même communièrent à l'unisson et furent pris progressivement de passion pour ce sport, mais un traitement au second plan de la finale elle-même, par exemple plus vue des tribunes, aurait eu le même effet. De plus, le faux suspense de l'avion (vous comprendrez en voyant le film) ne sert à rien car tout le monde sait qu'aucun incident ne fut à déplorer ce jour-là.
Bref, ce nouveau film de Clint Eastwood a son charme et se révèle plutôt réussi. Mais son caractère inégal et une fin trop longue et ratée, plombent un métrage qui aurait pu devenir vite un classique en or massif. Sympathique tout de même.



Commentaires
encore une fois, Clint Eastwood réalise un très beau film en délivrant un message de tolérance, mais le propos manque un peu de nuance
bon ben j'ai vu, en Vo et Dammon musclé, ben ça le fait, morgan avec l'accent d'afrique du sud, ça le fait, en fait, j'ai pleuré au début, les émotions de l'époque me remontait en plein coeur, mais bon, tu étais trop jeune pour t'en souvenir :-(