Un film d'Alejandro Amenábar, avec Rachel Weisz, Max Minghella, Rupert Evans, Michael Lonsdale.

Au IVème siècle après Jésus-Christ, à Alexandrie, les administrateurs romains, voyant d'un mauvais oeil augmenter le nombre de Chrétiens, décident de trancher dans le tas. Mauvaise idée, les Chrétiens, se révélant trop nombreux, assiègent les païens dans la bibliothèque d'Alexandrie. Chacun tente de sauver ce qui peut l'être des parchemins, mais ce sont bientôt des pillages ininterrompus des Chrétiens qui anéantissent les ouvrages. Au milieu des communautés païennes, chrétiennes, et juives, aussi assoiffées de sang et de pouvoir les unes que les autres, la brillante astronome Hypathie tente de déchiffrer les mystères du ciel.

Chaque film d'Amenábar est à surveiller comme les tortillas sur la poêle, (du sombre « Tesis » au pas jovial « Mar adentro » que je n'ai pas vu, en passant par le caliente « Ouvre les yeux » qui l'avait fait connaître chez nous, et le classieux « Les autres »). De l'énergie sans en faire trop, une qualité formelle indéniable, et un talent de conteur laissant le spectateur sur le carreau, avec parfois le twist final en cerise sur le gâteau. Concernant son dernier opus, même si les rôles principaux sont tenus par des anglo-saxons, l'équipe de production reste entièrement espagnole.

« Agora » est une petite claque pour bien commencer l'année 2010 : du film historique, du sanglant, de l'intelligence, du romanesque. Si l'action du film se déroule au temps des romains, c'est surtout pour montrer une classe aisée de personnages baignant dans la soif de culture et le raffinement. C'est pour observer, à l'instar du soleil dont Hypathie tente de déchiffrer la position par rapport à ses astres, comment tout part en déliquescence autour d'un personnage continuant d'être investie par sa quête de remise en question, négligeant son entourage, devenant malgré elle, et pour le meilleur et le pire, l'attention de tous. A travers Hypathie, ce sont aussi les restes de la culture et du raffinement de l'empire romain qui disparaissent, pour laisser place à l'obscurantisme du Moyen-âge, son bond culturel en arrière.

La grande intelligence du film, c'est de ne jamais placer ses personnages où on les attend. Alors que le début du film laissait augurer d'une mise en scène d'archétypes, ce qui n'est pas forcément gênant (voir « Avatar » par exemple), l'évolution de chacun surprend les petits malins qui pensaient déjà identifier le fil blanc de la couture. Ainsi, chaque protagoniste a sa zone d'ombre, son rayonnement et ses faiblesses. Aveuglés par leurs sentiments ou leur fanatisme, tour à tour dignes de confiance ou pions ne reculant devant rien (les glaives et les lapidations sont légions), les élèves désireux d'apprendre, les hommes de pouvoir face aux décisions, ou les moines nourrissant les miséreux sont tous dévorés par leur contradiction et composent un panel étonnant de personnages tiraillés, un peu à la manière de ce qu'avait réussi Ridley Scott dans l'excellent « Kingdom of heaven ».

Historiquement, de nombreux éléments sont inexacts concernant Hypathie mais l'essence du personnage est gardée. Incarnée magnifiquement par la toujours impeccable Rachel Weisz (dont le rôle avait au préalable été refusé par Nicole Kidman, ouf !), qui avait déjà illuminé « The Fountain », celle-ci est entourée d'acteurs originaires d'Afrique du Nord et du Moyen Orient tous excellents.

« Agora » est l'excellente surprise de ce début d'année, les médias n'en parlent pas trop, alors allez-y avant qu'il soit retiré de l'affiche.