Ecouter aussi ma chronique dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 7 novembre 2009.

Un film de Jacque Audiard, avec Tahar Rahim, Niels Arestrup, Adel Bencherif, Reda Kateb.

Condamné à six ans d'incarcération, Malik apparaît comme une cible facile en entrant dans la prison, il se fait chourer ses chaussures, et très vite, Luciani, le leader de la communauté corse lui met le grappin dessus en l'obligeant à tuer un détenu en échange de sa vie et sa protection. Mais après plusieurs mois à faire le larbin, Luciani lui confie des missions plus importantes, et Malik se crée son réseau de contacts et de combines.

Après le diptyque « Mesrine » de Richet, « Un prophète » marque la deuxième grande réussite française récente dans le genre "thriller carcéral". Grâce également à des auteurs comme Mabrouk El Mechri, Olivier Marchal, Frédéric Schoendoerffer, certaines productions prouvent qu'il est encore possible de créer des fictions (de cinéma ou de télévision) originales de qualité, sans pour autant sur-référencer chaque plan jusqu'à la gueule de clins d'oeil à un cinéma américain, dans notre habituel complexe d'infériorité.

« Un prophète » est une claque. Un pur film qui marque les esprits,sans doute l'une des grandes références marquantes de ces prochaines années. Doté d'un souffle et d'une puissance énormes, typique de grands films de gangsters comme « Scarface », aussi définitif qu'une série comme « Oz », le nouveau film de Jacques Audiard laisse sans voix, abasourdis que nous sommes devant la qualité de l'interprétation, la sobriété et l'efficacité de la mise en scène, directe, brutale et sans chichi. La réalisation choisit de mettre surtout en avant le parcours incroyable de Malik, débarquant en prison sans savoir lire ni écrire, vulnérable, mais ne reculant devant rien lorsqu'il s'agit de prendre les décisions adéquates engageant sa survie : utiliser la violence, solliciter de nouvelles alliances, tirer avantage de son multi-linguisme, manipuler ses protecteurs...

L'évolution du jeu de l'acteur débutant Tahar Rahim au cours du film témoigne de son évolution dans la prison. Démarrant le film les cheveux courts et le dos voûté, il se laisse marcher dessus pour finalement asseoir progressivement son emprise sur son entourage, tandis que ses cheveux poussent et sont peignés, son maintien se fait plus autoritaire, sa voix porte plus. L'acteur se révèle aussi convaincant dans les deux registres, le scénario offrant un florilège de beaux moments d'opposition entre le surdoué Malik et le solide et paternaliste Luciani, évoluant d'un contexte d'intimidation et rabaissement vers une relation père-fils. Dans le rôle du parrain corse, Nils Arestrup est absolument énorme. Jouant constamment entre le registre du père protecteur et du prédateur dont il vaut mieux ne pas se faire un ennemi, du leader craint que la nouvelle recrue ne doit pas regarder en face à l'ombre de lui-même qu'il devient en se voyant abandonné de tous, Arestrup compose un personnage-bloc, une figure paternaliste que Malik devra contourner pour se faire sa place.

Face à la solidité de Luciani, et la luminosité de Malik, il fallait un personnage plus aérien. Reyeb, la première victime de Malik, apparaît ainsi pendant toute la durée du film en sorte de fantôme, conversant avec Malik. Il apporte une touche d'onirisme correspondant bien au parcours idéal de Malik et sa naissance en tant que leader gangster, une progression presque trop belle pour être vraie. On peut penser au début que les apparitions de Reyeb permettent juste aux créateurs d'effets spéciaux de se faire plaisir, mais ces scènes rappellent surtout le point de départ de la progression de Malik, et le fait qu'il discute avec ce personnage vaporeux appuie également le fait qu'il arrive à magnétiser les autres leaders, justement comme un ange (la dimension fantastique de ces scènes trouvent un écho dans l'accident de voiture près de la forêt, qui donne son titre au film).

Entre thriller carcéral, chronique violente sur le banditisme, et parcours lumineux d'un ange à qui tout sourit, « Un prophète » fait mouche sur tous les tableaux. Bien entendu, un film majeur à conseiller.