Un film de Johnnie To, avec Johnny Hallyday, Anthony Wong, Lam Suet, Simon Yam, Sylvie Testud. Ecouter aussi la chroniique du film en direct dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 23 mai 2009.

Franck Costello, un ancien tueur français devenu cuisinier se rend à Macao pour éliminer les assassins de la famille de sa fille, elle-même paralysée. Il se lie d'amitié avec trois tueurs à gage, qu'il engage pour l'aider à se venger. Mais Costello est atteint d'une maladie : une balle logée quelques années plus tôt dans son cerveau lui fait perdre la mémoire. Réussira-t-il à garder sa lucidité pour maintenir sa quête de vengeance intacte ?

C'est vrai que voir Johnny Hallyday dans un métrage de Johnnie To avait de quoi laisser songeur. Quel effet cela ferait auprès de nous, Français, d'apercevoir des acteurs compatriotes (n'oublions pas Sylvie Testud), issus d'un cinéma qui se veut avant tout proche d'une certaine réalité, adepte du film d'appartement-gris-avec personnages refusant de s'engager-avec dîner en famille à la clé, propulsés dans un univers hong kongais en suspension et romantique, et surtout celui de Johhnie To, réalisateur des polars singuliers « PTU » ou « Mad Detective » ? Le moins qu'on puisse dire, c'est que le visage de l'acteur est magnétique : son regard bleu acier, quand il n'est pas caché par une marque de lunettes dont il hurle le nom dans les pubs, fascine et hypnotise. Son visage en dit d'ailleurs plus long que ses quelques dialogues. Son personnage est perdu dans un pays qu'il ne connaît pas. Il incarne une sorte de sac encombrant, un boulet rouillé mais attachant dont les trois tueurs à gage vont se prendre d'affection.

A cause de son personnage, Johnny passe donc un peu au second plan pendant une grande partie du film, laissant le champ libre à l'immense Anthony Wong en chef des tueurs, et au toujours impeccable Lam Suet dans son registre comique, face au très grand Simon Yam en superboss enculé numéro un. Les trois comédiens fétiches de To restent donc dans leur rôle de prédilection, poursuivant la trilogie des tueurs à gage entamée avec « The Mission » et poursuivie avec « Exilé ». Le film prend ensuite une tournure différente, et c'est avec un Johnny/Costello toujours aussi paumé mais livré à lui-même que nous nous retrouvons. Mais même quand Costello reste en retrait, le personnage ne se fait jamais oublier, To se débrouillant toujours pour filmer ce qui l'a intéressé chez l'acteur belge : son visage.

A un moment, le film amorce un virage en exploitant le fameux concept cher au réalisateur de « Running out of time ». To adore en effet prendre des concepts de polar basiques, les vider de leur substance, et se focaliser sur un détail pour jouer avec : la perte d'un flingue de service dans un Hong Kong nocturne vide (« PTU »), un détective fou visualisant les personnalités chez les criminels (« Mad detective »), des tueurs passant leur temps à attendre (« The Mission »). Ici, le concept de vengeance est exploité à l'envers : un homme perdu vengeant des personnes qui lui sont chères. Dans « Vengeance », Johnny utilise des polaroïds qu'il annote au gros feutre noir, pour se rappeler de qui il doit se venger. Tout le monde aura bien sûr reconnu le scénario du film « Memento » de Chistopher Nolan. De toute façon, ce n'est pas la première fois que le cinéma hong kongais recycle des idées venues d'Hollywood, souvent en proposant un éclairage neuf, nerveux, jusqu'au-boutiste. To s'empare donc du concept de l'enquêteur amnésique pour obtenir une sorte de poème suspendu, broder des séquences irréelles, improvisées, comme si une sorte d'alien lumineux débarquait dans une filmographie ultra-codifiée.

Le rôle de Costello avait au préalable été proposé naturellement à Alain Delon. Le nom du personnage est le même que celui du tueur qu'il incarnait dans « Le samouraï » de Jean-Pierre Melville, ils s'habillent à l'identique. Et c'est vrai que le concept de la mythologie melvillienne, qui a inspiré tant de formalistes (Jim Jarmusch, Martin Scorsese, John Woo, ...) s'invitant dans l'univers du plus passionnant des cinéastes de film de gunfights actuel, cela avait de quoi faire rêver. Le casting en or massif ainsi généré aurait pu tirer des millions de saignements de nez. A la place, nous avons donc un Johnny loin de démériter, je l'ai précisé un peu plus haut, mais laissant tout de même un goût d'inachevé. L'ombre d'Alain Delon rode au détour de chaque plan. Mais quelque part, ce que nous avons perdu en incarnation froide et romantique, nous l'avons gagné en chaleur et présence (Johnny a toujours eu l'air sorti de scène, hagard, son visage parle presque plus que sa voix).

« Vengeance » est donc un film dans la droite lignée de ce qu'a livré Johnnie To auparavant, ni meilleur ni moins bon. Nous avons encore l'impression que cela fait cent fois qu'il nous ressort le même film, et cent fois qu'il nous offre de la nouveauté et des plans encore jamais vus : le gunfight dans la déchèterie est à tomber par terre, et la poursuite nocturne au milieu des petits auto-collants apporte une certaine innocence fraîche. Certaines autres scènes, comme cette dégustation de spaghettis bolognaise entre tueurs (la rencontre culinaire est une constante chez To), ou ce pique-nique en forêt laissent deviner le plaisir qu'a To de voir improviser ses acteurs dans la bonne humeur, ou s'observer dans les longs silences précédant les débordements de violence au ralenti.