My blueberry nights

Un film de Wong Kar-Wai, avec Norah Jones, Jude Law, Rachel Weisz, Nathalie Portman. Disponible en DVD chez Studio Canal Vidéo.

Jeremy tient une brasserie. Tous les soirs, Elizabeth, le coeur brisé, vient parler avec lui, avant de mettre les voiles, voir du pays, économiser pour s'acheter une voiture. Au cours de son périple, elle cumule deux emplois de serveuse, rencontre un flic attachant, largué par sa nana et noyant son chagrin dans l'alcool. En route vers la côte Ouest, elle fait un bout de chemin avec Leslie, une flambeuse au poker, ayant coupé les ponts avec son père.

Ce nouvel opus de Wong Kar-Wai (le cinéaste Hong Kongais le plus reconnu par les critiques) traite de la distance entre les êtres, géographique, sentimentale. La succession de ces portraits de personnes blessées, tristes, est une constante dans l'oeuvre du réalisateur de « 2046 » et « Les anges déchus ». Il est également coutumier du fait de naviguer entre plusieurs intrigues en parallèle, quitte parfois à laisser tomber le premier personnage pour se consacrer à d'autres protagonistes (le rôle du regretté Leslie Cheung en avait fait les frais dans « Happy together »). « My blueberry nights » bénéficie d'un casting féminin en béton armé : Norah Jones est impeccable, Rachel Weisz est divine en femme fatale, passant comme une ombre dans le bar et source de douleur pour le pauvre Arnie alcoolique. Quant à Nathalie Portman, elle est exceptionnelle en blonde flambeuse, fragile, terriblement seule. Et puis, il y a Jude Law, l'acteur le plus magnétique du monde.

Film sur la solitude, mais cette fois, une solitude amplifiée par la distance, contrairement aux personnages des films HK de Wong Kar-Wai, errant sous les néons, les uns sur les autres, dans des rues bordées de grattes-ciel ou dans des appartements exigus, « My blueberry nights » est photographié par Darius Khondji, remplaçant l'habituel Christopher Doyle. Les couleurs saturées, les éclairages aux néons, les cadrages impeccables, et l'utilisation de tout ce qui peut enfermer ou isoler les personnages (portes, murs, barreaux, réverbères) prolonge la signature formelle de Wong Kar-Wai. Mais si le cinéaste réutilise ses recettes habituelles, jusqu'aux fameux ralentis saccadés, il s'amuse avec les possibilités d'une histoire se déroulant aux Etats-Unis. Il joue sur les distances, s'essaye au road movie tendance « Thelma et Louise », explore la mythologie américaine (Memphis, Las Vegas). Il partitionne son film en trois parties, et s'essaye à plusieurs genres : le huis clos à deux personnages pour la partie avec Jude Law (avec de très bonnes idées comme la caméra de surveillance), le road movie, donc, pour Nathalie Portman, et le drame amoureux avec Rachel Weisz. Chaque segment mettant en valeur les deux autres, le tout ponctué par quelques petites idées narratives excellentes : les clés, la tarte et la glace, les jetons blancs, le bluff hérité du poker.

Le résultat, c'est du pur Wong Kar-Wai, confortant les détracteurs autant que les fans. A l'instar d'un autre réalisateur-auteur asiatique tournant aux Etats-Unis, Takeshi Kitano pour « Aniki mon frère », l'opus américain de Wong Kar-Wai ne propose pas de renouvellement particulier mais constitue un bon prolongement de son univers. Les connaisseurs apprécieront en souriant, les autres auront peut-être envie de découvrir les précédents opus (les incontournables « Les cendres du temps », « Chungking Express », et « In the mood for love »).