Phénomènes

Ce film a été chroniqué en direct dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 12 juillet 2008.

Un film de M Night Shyamalan, avec Mark Wahlberg, Zooey Deschanel, John Leguizamo.

Une vague de suicide massif frappe Central Park et les grandes villes américaines. Ces phénomènes contaminent d'autres régions, les citoyens sont contraints de fuir. Est-ce une attaque bactériologique ? Un attentat terroriste ? Une émission de gaz à grande échelle ? Ou quelque chose de beaucoup plus simple ?

Une chose est sûre : Shyamalan nous fait du Shyamalan. Après les fantômes, les super-héros, les extra-terrestres, les forêts hantées, et la sirène, voici maintenant les zombies suicidaires. Le climat est une prolongation de « Signes », où le scénario se focalise sur une petite famille aux prises avec une menace que nous verrons très peu à grande échelle, si ce n'est par la radio ou la télévision. Shyamalan se concentre sur l'humain, ici encore, un couple en plein reconstruction, thème récurrent chez le cinéaste après « Sixième sens » et « Incassable ». Aidé de son compositeur fétiche, le toujours impeccable James Newton Howard, le réalisateur n'a pas son pareil pour créer la tension en filmant un simple buisson, une poignée de porte, ou une piscine. Baignant dans le ridicule chez d'autres, ses concepts réussissent à emporter l'adhésion, malgré son habituel message moralisateur, limite naïf. Souvent comparé à Spielberg, notamment pour leur traitement de la famille, des phénomènes paranormaux, et de leur mise en scène très poussée (choix de cadrage, volonté continue de s'appuyer sur des plans forts), Shyamalan est un grand conteur. Son film le plus décrié, « La jeune fille de l'eau », déjà traité sur ce blog, et malgré tout le mal qu'on peut en penser, possède avant tout le magnétisme d'une histoire bien racontée. Pour résumer, on a l'impression que ce type peut nous concocter un thriller prenant à partir d'une pelure de pomme de terre !

Avec « Phénomènes », Shyamalan ose un peu plus de gore que d'habitude. Sans toutefois insister sur une boucherie graphique exubérante, il nous envoie dans la face des scènes plus froides : les victimes se suicident méthodiquement, lentement, leurs actions apparaissent comme inéluctables et ne peuvent être empêchées. Les suicides ne sont pas mis en scènes hors champ, nous assistons à l'intégralité des scènes, la progression de l'intrigue s'arrête même pour bien insister sur ces suicides. La tension de « Phénomènes » provient de ce parti pris. Les protagonistes ne peuvent échapper à cette menace, ils ne peuvent que fuir. En tant que spectateurs, nous ne pouvons que subir ces scènes, sur lesquelles la mise en scène insiste anormalement, c'est tout sauf innocent, Shyamalan use de ce rapprochement spectateur subissant les suicides/personnage subissant la menace, donne corps à une menace d'ailleurs très difficile à mettre en scène. L'identité de cette menace ne sera pas dévoilée ici, mais sachez juste qu'elle ne peut être montrée. Ainsi, un simple paysage, où rien ne se passe, peut dans « Phénomènes » être le théâtre de l'avancée d'une entité prédatrice.

Malgré quelques longueurs, « Phénomènes » témoigne encore une fois d'une mise en scène soignée et pertinente. Aussi à l'aise pour dépeindre la confusion d'une poignée de gens impuissants, des moments d'angoisse pure (la scène dans la maison de la femme étrange est un cas d'école), ou le mélodrame, Shyamalan ne fait finalement qu'enfoncer une porte déjà ouverte : qu'il est l'un des plus grands conteurs cinématographiques en activité, et ceci en très peu de films. Son dernier opus confortera ses détracteurs et ses fans. Ces derniers risquent par contre de formuler un souhait au cinéaste : qu'il expérimente vers autre chose.