La vengeance dans la peau

Un film de Paul Greengrass, avec Matt Damon, Joan Allen, Scott Glenn, Albert Finney.

Le fugitif Jason Bourne prend contact avec un journaliste du Guardian, enquêtant sur le projet Treadstone et sa mise à jour Black Briar. Ses investigations pourraient permettre à l'ancien agent de recouvrer la mémoire. Mais les pontes de la CIA sont décidés à neutraliser Bourne par tous les moyens.

Les superlatifs sont de sortie pour qualifier ce monument. Rarement un film d'action aura à ce point marqué par sa pertinence à tous les étages. Scènes d'action stupéfiantes, interprétations remarquables et intelligence de la direction d'acteurs, narration novatrice, tous les ingrédients sont présents pour installer « La vengeance dans la peau » comme LE thriller de ces dix dernières années.

Attention, spoiler.

L'intrigue débute à Moscou. Bourne était parti y faire un saut à la fin de l'épisode précédent, afin de régler ses dettes avec son passé. On le retrouve boitillant (il s'est viandé sur un bâteau et s'est pris une balle dans l'épaule dans « La mort dans la peau ». Détail très important, nous apercevons sa veste trouée, nous sommes placés d'emblée dans une suite directe et immédiate). La scènette clôturant l'épisode précédent ne se situant pas entre les deux épisodes, mais bel et bien au milieu du troisième. Le spectateur est baladé par ce choix défiant toute convention : on croit dans un premier temps à une répétition (j'y reviendrai, mais le troisième épisode est un remake intelligent du deuxième), mais nous sommes comme Noah Vosen, nous avions la scène capitale (l'organisation de la rencontre entre Bourne et Landy) sous les yeux, et nous n'avons rien vu. Greengrass et son équipe implique ainsi le spectateur dans le jeu de dupe orchestré par Bourne, plaçant le déroulement du film en abîme vis a vis du périple de Bourne.

La démarche de Greengrass est à mettre en parallèle avec celle d'un grand auteur de jeu vidéo : Hideo Kojima. Celui-ci, à travers la saga « Metal Gear Solid » sur Playstation, créait un système de jeu limpide s'adressant directement au joueur et non plus au simple avatar. Le joueur, par sa simple action de manipuler sa manette, chercher un indice, analyser certains schémas de situation, devenait le jouet d'un système sollicitant son implication la plus totale. Ainsi, incarner un guerrier se mentant à lui-même sur son propre passé, et manipulé par une caste dirigeante à travers un programme de simulation basé sur les aventures d'un personnage incarné dans le premier opus, oblige le joueur à se questionner sur sa propre implication dans ce programme d'entrainement, ses réactions lors de procédés (codes graphiques informant sur le contenu d'une partie, jusque dans l'établissement de faux game over), et à méditer sur la notion de liberté précisément appliquée au jeu, où une interminable séquence cinématique (enchaînement de scènes non jouables) remet en question le libre arbitre du joueur, prisonnier qu'il est de son propre jeu.

L'intention de « La vengeance dans la peau » est comparable. Au premier abord, le film n'est qu'un remake fidèle du précédent épisode : contact entre Bourne et un informateur dans un lieu public, l'allié de Bourne abattu par un sniper, QG de la CIA supervisé par Pam Landy, Bourne réapparaissant dans un aéroport à l'attention des autorités de la CIA, poursuite en voiture finissant sur une glissière à l'entrée d'un tunnel, Bourne confronté à son passé... Tout ceci apparaîtrait comme une vaste fumisterie si le métrage ne racontait justement l'histoire d'un ex-agent surentraîné, condamné à revivre indéfiniment des évènements malheureux liés à sa cavale : la mort de la femme qui l'accompagne, des combats à mort contre des pions comme lui, situations au cours desquelles il doit répéter les mêmes processus d'adaptation ou de neutralisation. Le troisième épisode est placé sous le signe de la répétition, Greengrass répercute le schéma des aventures de Bourne jusque dans la structure narrative.

La réalisation des scènes d'action peut ulcérer ou impressionner : une caméra constamment mobile (même durant de simples dialogues), collant au plus près des personnages et surtout de Bourne. Tourné caméra à l'épaule, son côté "pris sur le vif" plonge le spectateur dans un état de nervosité permanent. Loin des films de guerre dont ce style de réalisation est désormais devenu la marque de fabrique, nous sommes ici dans un thriller d'action urbain. Bourne passe la moitié du film à courir comme un dératé, sauter par-dessus des immeubles, foncer sur les autres véhicules lors de poursuites en voiture mémorables (toujours la même façon d'opérer depuis « La mort dans la peau »). Ce style de réalisation, moins léché que des plans stylés à la steadycam ou à la grue, pourrait très facilement refiler la nausée entre de mauvaises mains. Pour ma part, il n'en est rien dans ce film : malgré la courte durée des plans et le degré de mobilité de la caméra, nous parvenons contre toute attente à identifier qui est qui, qui est où, et qui fait quoi dans des bastons apparaissant ainsi beaucoup plus violentes et tendues que la moyenne. Le combat entre les deux derniers produits de Treadstone dans « La mort dans la peau » était déjà impressionnant, mais celui se déroulant à Tanger n'est pas en reste. Le combat prend une proportion décuplée, dûe au fait que Bourne tente de se racheter de la mort de Mary en protégeant Nicky. Plus qu'à une répétition, nous assistons à une tentative de Bourne de remaker le second épisode. Son salut proviendra de Landy, une action de sa part lancée durant cette fameuse séquence intercalée dans le troisième, montrée auparavant dans le deuxième.

« La vengeance dans la peau » n'est ni plus ni moins que LE thriller de ces dix dernières années. Impossible après cela de regarder un James Bond. En fait si, mais en pleurant.