Exilé

Un film de Johnnie To, avec Simon Yam, Anthony Wong, Lam Suet, Francis Ng.

Macao, 1998, un an avant la rétrocession à la Chine. Quatre mercenaires débarquent de Hong Kong à la recherche de l'exilé Wo : certains sont là pour le tuer, d'autres pour le protéger. Ensemble, ils vont tenter d'offrir à Wo la cagnotte d'un dernier coup, mais ils devront également neutraliser l'impitoyable Fay, commanditaire de l'assassinat de Wo.

Prolongement direct du formidable « The Mission » (2001), « Exilé » en reprend quasiment le casting intégral, dans les mêmes rôles. Le premier film nous avait tous scotchés par sa mise en scène novatrice des gunfights, où chaque personnage, au lieu de valdinguer dans un décor en destruction, au ralenti, en tournoyant, était parfaitement figé. L'histoire décrivait un groupe de cinq gardes du corps chargés de protéger un riche homme d'affaires. Chaque membre savait rester à sa place, gardait sa position, chacun couvrant sa zone autour de la cible. Une complémentarité visuelle extrêmement cinégénique, prouvant que Johnnie To se révélait un des rares à pouvoir s'affranchir du lourd héritage de John Woo et Tsui Hark. En effet, le réalisateur de « PTU » est le premier à utiliser les éléments de décor comme des personnages : d'autres metteurs en scène ont superbement filmé le paysage urbain Hong-Kongais, comme Ringo Lam ou Kirk Wong, ainsi que la majeure partie de leurs collègues utilisant de préférence des focales très courtes afin de conserver une profondeur de champ maximale, et situer leurs personnages sous tension dans un cadre de béton, de lumière artificielle, et de buildings classieux. Dans les films de Johnnie To, le décor participe à l'action. Dans « The Mission », les gardes du corps se servent de l'escalator et des piliers du centre commercial comme remparts. Dans « PTU », le Hong-Kong by night désertique enferme les protagonistes dans une solitude et un isolement proches du malaise. Dans « Breaking News », les preneurs d'otages investissent un immeuble qui devient la pièce centrale d'un jeu du chat et de la souris (cet excellent film va d'ailleurs prochainement être remaké par Hollywood, sous la houlette de, ne pleurez pas... Joel Schumacher !!).

Dès ses premiers plans, « Exilé » prouve que l'ambition chorégraphique de « The Mission » est toujours là. Comme l'a souligné Da Scritch, le metteur en scène réussit le tour de force de transformer une scène d'observation dans une petite place en contrebas d'une rue en un véritable huis clos. Ce lieu est parfaitement exploité dans la première moitié du film, car l'appartement de Wo donnant sur cette rue se révèle le théâtre de retrouvailles réjouissantes entre ces mercenaires que la vie avait séparés. Un appartement théâtre aussi de gunfights impressionnants, usant de toute l'exagération opératique dont sait faire preuve le cinéma HK depuis des décennies, preuve que To se révèle lui aussi capable de mettre en scène autre chose que des gunfights décalés et déroutants, et rendant hommage par la même occasion à un certain cinéma chevaleresque, à des réalisateurs comme Woo ou Sam Peckinpah.

La référence majeure d'« Exilé » se situe dans le western. Le film baigne dans une certaine idée de la fraternité virile, du destin collectif, et du sens de l'honneur. Plus que chez John Woo, c'est en effet vers Sam Peckinpah qu'il faut regarder, et surtout sa « Horde sauvage ». Certains éléments de ce film se retrouvent dans celui de Johnnie To (impossible de dévoiler sans spoiler le film). Les deux métrages partagent le même thème de la bande de héros hors-la-loi, adeptes d'un sens de l'honneur hérité d'un ancien temps, des mercenaires paumés entre deux ères (la fin du vieil Ouest chez Peckinpah, la rétrocession de Hong Kong et Macao chez To) ; des héros exilés géographiquement, mais aussi syboliquement. Le film est aussi parsemé de nombreuses références au cinéma de Sergio Leone, comme ces longs par-dessus arborés par les mercenaires dans des plaines désertiques, l'homme à l'harmonica (« Il était une fois dans l'Ouest »), et cette séquence comique où l'un des mercenaires joue à tirer sur l'arme à terre du policier (« Et pour quelques dollars de plus »). En gros, pour schématiser grossièrement, Johnnie To a emprunté à Peckinpah ses personnages et ses thématiques, à Woo ses chorégraphies surréalistes, et à Leone son second degré. Cette frontière facile entre ces univers est toutefois minime, quand on sait tout ce que John Woo a pu emprunter à Peckinpah pour créer sa propre mythologie.

Côté casting, le film est éclairé par l'excellente complémentarité des acteurs fétiches de Johnnie To : Lam Suet, Simon Yam (en ordure finie), le toujours foufou Francis Ng, et l'exceptionnel Anthony Wong (le plus grand acteur de monde ?), leader du groupe de mercenaires, dont le jeu sous tension intérieure laisse deviner une folie souterraine et une facilité déconcertante à jouer les psychopathes, totalement bienvenues chez ce personnage pris entre deux feux : tiraillé entre sa conscience professionnelle (le respect du contrat), et sa fidélité envers ses frères d'armes, son personnage se révèle le plus intéressant du film.

Tous ces éléments contribuent à faire d'« Exilé » un chef d'oeuvre du film d'action. Laissant pour une fois de côté sa mauvaise habitude de torpiller certains projets en les privant parfois d'une réelle dimension épique, Johnnie To allie parfaitement quête d'originalité et souffle opératique. Non, le film de gunfights HK n'est pas mort.