La jeune fille de l'eau

Un film de et avec M. Night Shyamalan, avec Paul Giamatti, Bryce Dallas Howard, Jeffrey Wright, Freddy Rodriguez. Disponible en DVD chez Warner.

Cleveland est le concierge de l'immeuble "Le monde bleu". Un soir, il recueille la mystérieuse nymphe Story, tout droit sortie de la piscine, et désirant rentrer chez elle. Cleveland va devoir mettre tout en oeuvre pour l'aider, où chaque occupant de l'immeuble jouera un rôle précis, comme stipulé dans un ancien conte.

Qualifier ce film d'atypique ne fait qu'enfoncer des portes ouvertes, tant le caractère particulier de son nouveau opus amène le spectateur à considérer le réalisateur M. Night Shyamalan sous un jour nouveau. « La jeune fille de l'eau » est un pur film d'auteur, un auteur qui (se) cherche, usant de la mise en scène comme un work in progress, et livrant au spectateur désireux de le suivre dans ce procédé, l'état de certains de ses questionnements et obsessions à un temps T. Clairement adressé à ses détracteurs, Shyamalan présente délibérément son film comme une mise au point sur son oeuvre, et nous livre un constat assez déconcertant pour qui chercherait dans ce film un simple divertissement.

Le réalisateur d'origine indienne a l'habitude de signer ses films comme une relecture moderne de grands classiques du fantastique : après les fantômes dans « Sixième sens », les super-héros dans le magistral « Incassable », les extra-terrestres dans « Signes », et les forêts hantées dans le décevant « Le village », Shyamalan nous pond pour la première fois un scénario d'inspiration originale (tiré des histoires qu'il improvise à ses gamins pour les endormir), créant ainsi sa propre mythologie. Il choisit ici, contrairement à ses précédents opus, une approche plus naïve, bien qu'angoissante par moment. Le fameux twist de scénario habituel n'est plus ici le rebondissement de fin du film, mais une seconde lecture parasitant totalement la première, au point presque de la ridiculiser. En effet, le metteur en scène s'offrant l'un des rôles les plus importants, celui de l'auteur incompris, c'est Shyamalan lui-même qui parle face caméra lors de certaines scènes saisissantes. Il incarne un auteur qu'une voyante annonce adulé seulement après sa mort, quand il lui (nous) demande si son oeuvre sera appréciée à sa juste valeur. La réponse attendue est oui, mais il devra assumer le caractère révolutionnaire de son livre (centré sur le rapprochement entre les peuples et donnant des recettes pour aider les hommes à mieux se comprendre) en étant assassiné. Dans ce tout autre film, Cleveland va vouloir se faire aider par un critique de cinéma hautain, qui, persuadé d'avoir la science infuse (et se plantant sur toute la ligne), mettrant en péril la vie de Story, que l'on peut aisément considérer comme une métaphore de l'oeuvre de Shyamalan. Comme dans un jeu de tarot, à chaque personnage correspond un rôle précis, au centre d'une machinerie imaginaire. Le film joue sur cette allusion permanente au conte, justifiant ainsi l'univers du réalisateur, nous montrant toute sa sincérité et sa capacité à émouvoir le public en s'appropriant des codes connus de tous. Il y a des monstres, des créatures volantes, un gardien, un guérisseur, un détenteur du savoir. Comme dans ses précédents films Shyamalan traite à nouveau de la difficulté de l'homme moderne à trouver sa vraie place, à renvoyer dignement l'image que les autres voient en lui, et se reconstruire après un drame en en faisant sa force. Le thème de la prédestination guide ainsi des personnages perdus, se mentant généralement à eux-mêmes, ou occultant volontairement certains détails de leur identité par peur (l'état post-mortem dans « Sixième sens », l'accident de voiture dans « Incassable », la perte de la foi dans « Signes », le mensonge collectif dans « Le village »).

Ce qui apparaît, après le visionnage, comme un film maladroit mais sincère, est dans la droite lignée obsessionnelle de son auteur (après tout, ce qu'on reproche à « La jeune fille de l'eau » était déjà valable pour ses précédents films, cultes pour certains, mais naïfs et prétentieux pour les autres), et traduit certainement l'état d'esprit du metteur en scène : il a la sensation d'être incompris, renié pour tout miser sur ses rebondissements (le personnage du critique prétendant déceler les fins des films dès les premières minutes, est un pied de nez au personnes fières d'avoir agi de même devant les films de Shyamalan), taxé de naïveté (la fin de « La jeune fille de l'eau » constituant un joli cas d'école assumé), et souffrant d'un statut de nouveau Spielberg qui lui est encore refusé. Malgré donc un caractère maladroit rendant le film tout à fait attachant, on ne peut que reconnaître la sincérité dont fait preuve Shyamalan en se livrant ainsi au spectateur, dans une époque où le cynisme est de rigueur. Touchant, prétentieux, conceptuel, romantique, et terriblemenbt atypique, le metteur en scène, en se plaçant délibérément au centre de sa nouvelle oeuvre, demande avant tout un statut d'auteur, considération déplacée dans l'industrie hollywoodienne. Cependant, l'attitude de se placer en victime (tel un Beinex chez nous) possède aussi ses inconvénients, et l'auteur en question devra véritablement se remettre de cette parenthèse et livrer une suite à son génial tryptique « Sixième sens »/« Incassable »/« Signes ».