
Ecouter aussi la chronique radio dans l'émission « Supplément week-end » du samedi 31 juillet 2010.
Un film de Christopher Nolan, avec Leonardo DiCaprio, Marion Cotillard, Ellen Page, Cillian Murphy, Tom Berenger, Michael Caine, Tom Hardy.
Cobb est un voleur, le meilleur qui soit dans un genre particulier : l'extraction d'informations, en s'introduisant directement dans le subconscient des gens pendant qu'ils rêvent. Mais il est également un fugitif condamné à vivre loin de ses enfants. Afin de pouvoir rentrer au pays, Cobb accepte de pratiquer l'inception : introduire une idée qui fera son petit bout de chemin, dans l'esprit d'un riche homme d'affaires. Mais quand on s'introduit dans le rêve des gens, on amène aussi avec soi nos propres obsessions, et Cobb se trimballe un lourd traumatisme.
« Inception » est-il le nouveau « Matrix » ? Par son jeu avec les possibilités qu'offre la réalité virtuelle, son monde fictif créé de toute pièce, ses personnages dédouanés des conséquences directes d'actes répréhensibles (rapts, meurtres), les prouesses physiques dûes à l'affranchissement de toutes contraintes, et les déformations en tous genres de la réalité, il est clair que ces deux métrages entretiennent quelques parentés. Correctement mis en scène et bien écrits, les agissements de l'esprit sur l'environnement immédiat, se caractérisant par des capacités proches des super pouvoirs, fait toujours son boulot. Le souci étant de toujours proposer un concept solide pour justifier ces débauches d'effets. « Inception » fait mouche indéniablement, comme « Matrix » il y a déjà 11 ans.
Réduire « Inception » à sa débauche d'effets visuels serait réducteur, car le film porte définitivement la patte de Nolan qui met une nouvelle fois en scène ses obsessions : les troubles de la mémoire et la manipulation de l'esprit (« Memento »), l'auto-destruction des personnages (« Le prestige »), une culpabilité traumatisante, l'environnement d'un lieu agissant directement sur l'état mental des protagonistes (« Insomnia »), et le goût pour le chaos généralisé et la destruction (« The dark knight »). Le metteur en scène reconvoque certains de ses acteurs fétiches, comme l'indéboulonnable Michael Caine ou le très magnétique Cillian Murphy. La réalisation du britannique confirme son sens de l'esthétique et du cadre, filmant ses acteurs apôtres de l'élégance (toujours ce sens du détail dans le choix des costumes, lire à ce propos cette excellente interview de leur créateur) dans des décors froids et millimétrés.
Mieux vaut être en forme avant d'aller s'enquiller les 2h30 de métrage, car le film vous laisse lessivé. La tension est constante : l'enchevêtrement de plusieurs niveaux de rêves, la grosse quantité d'informations, dont certaines ne sont comprises que plus tard dans le film, l'action survitaminée filmée nerveusement (c'est assez inhabituel chez un Nolan plutôt sage) et des concepts visuels très riches (l'architecture et ses escaliers paradoxaux, les corps des personnages à plusieurs endroits à la fois) réclament une attention de tous les instants. La musique d'Hans Zimmer (peut-être le plus grand compositeur de musique de films en activité) n'y est bien sûr pas pour rien. Le thème principal s'inspire d'ailleurs d'un morceau qu'on entend à plusieurs reprises dans le film.
Alors, tous les éléments sont donc réunis pour créer un chef d'oeuvre en puissance ? J'aime bien faire la part des choses, donc je vais pinailler. Personnellement, je suis frustré. Frustré, car je n'arrive pas (encore) à voir dans ce film le chef d'oeuvre que tout le monde encense, la faute à beaucoup de longueurs : un rythme qui s'essouffle sur la fin (la partie dans la neige est vraiment trop répétitive), des gunfights lassantes, un scénario n'offrant que peu de rebondissement, nous ne faisons que subir le film, sans, à mon sens, beaucoup d'occasion de nous identifier aux personnages. Qui sont-ils au juste ? Des hommes d'affaires richissimes d'un côté, et des criminels sans aucune morale de l'autre. A l'exception de trois ou quatre, les personnages sont peu attachants ou pas vraiment développés. La mission n'est jamais véritablement remise en cause, aucune objection, aucun doute ne vient apporter un quelconque éclairage à ce qui est avant tout un viol pur et simple d'un esprit.
Au final, et malgré quelques réserves, « Inception » est l'un des films de l'année, si ce n'est LE film de 2010. Très couillu, au pitch sortant des sentiers battus (cela fait très plaisir), indéniablement à voir plusieurs fois, et surtout, gare à ne pas trop en parler aux gens qui ne l'ont pas vu.